Il faut repartir sur de bonnes bases - Marie Hélène Bourcier

Marie Hélène Bourcier

Il faut repartir sur de bonnes bases

Sociologue, essayiste (1), professeur à l’université Lille III, Marie Hélène Bourcier est membre d’archiQ, un des principaux opposants à l’actuel projet de Centre des mémoires LGBT de Paris. Interview.

E-llico.com / Dossiers

Il faut repartir sur de bonnes bases
Marie Hélène Bourcier

Mis en ligne le 12/04/2006

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En quoi votre vision des archives LGBT diffère-t-elle de celle qui est présentée dans le rapport de préfiguration du Centre des mémoires LGBT Paris/Ile-de-France ?

Vous vous souvenez sans doute que l’action d’Archilesb !, de Vigitrans puis d’ArchiQ [trois opposants au projet alors défendu par Jean Le Bitoux, ndlr] dès 2002 portait sur la spécificité des archives LGBTQ, la qualité scientifique et méthodologique du projet et son degré d’ouverture aux minorités sexuelles et de genre. Sur ces points, le rapport n’a pas évolué. C'est une catastrophe sur le plan scientifique : il propose un colloque cher (chiffré à près de 20 000 euros) sur l’élaboration d’un index homosexuel alors qu'il existe déjà. Il s'agit de l'homosaurus des archives d'Amsterdam (Homodok). Il y aussi un Pink Thesaurus en Angleterre mais l'auteur du rapport n'est pas au courant !

Vous demandez la démission des responsables actuels. Selon vous, la solution réside-t-elle dans leur seul remplacement ou pensez-vous qu'il faille repartir de zéro avec un nouveau projet ?

Tout d'abord, Mr Martinet est adjoint à la mairie du 11ème arrondissement. Il ne peut donc être le président de l'association qui a reçu une subvention de la mairie de Paris. C'est contraire aux bonnes pratiques qu'a voulu instaurer Bertrand Delanoë. Ensuite, cette équipe a failli moralement et financièrement. Elle a déjà consommé deux salariés mal affectés et juste acheté du linoléum et du matériel informatique pour un centre qui n'existe pas. Je ne parle même pas des acquisitions dont Jean Le Bitoux avait la charge. Où sont elles ? En plus, elle veut remettre le couvert. L’AP-CADHP (1) demande quelque 800 000 euros supplémentaires qui viennent s’ajouter aux 100 000 euros de subvention de la mairie de Paris pour ne pas ouvrir avant 2010 ! Le rapport de préfiguration est incapable de donner une liste de partenaires financiers et autres : encore quatre ans pour les identifier ? L’échec est en partie dû à une absence de réel intérêt pour les archives. Monsieur Martinet s’est mis au service du PS. Il ne s’est pas mis au service de la communauté LGBTQ. Pourtant, l’existence d’un centre d’archives est un besoin crucial. Tous les jours, je suis contactée par des étudiant(e)s, des transpédégouines qui veulent travailler sur leurs histoires et leurs cultures. C’est actuellement impossible. L’équipe actuelle doit partir et il faut repartir avec de vrais acteurs, divers, concernés, professionnels, communautaires et surtout consulter. Les Archives Départementales de Paris sont tout à fait prêtes à travailler avec les minoritaires sur la question des archives. Il faut commencer par un retour d’expérience avec les centres en Europe, les initiatives en France et à l’international. Ce n’est pas sorcier : une task force avec rapport d’étapes, une plate-forme de compétences très flexible et enracinée dans la communauté dont l’expérience est irremplaçable. Tout ira bien si le projet et inclusif et respectueux des archivés.

Avez-vous un projet alternatif au seul qui existe actuellement et quel est-il ?

ArchiQ a travaillé la notion d’archive vive. Un chapitre entier de mon dernier livre, "Sexpolitiques"(2), est consacré à cette philosophie de l’archive minoritaire, différente, difficile. Les enjeux de l’archive LGBTQ sont aussi complexes que ceux des archives coloniales : comment archiver les silences ? Comment rendre visible ce que l’on appelle les "dehors de l’archive classique" ? Archiver les sexualités... Nous pouvons apporter de l’expertise, de l’engagement et une volonté politique. Mais le projet en soi doit être partagé, repartir sur de bonnes bases avec les bonnes personnes et un… comité scientifique.

Vous vous êtes lancée dans une stratégie de contestation tous azimuts. Qu'attendez-vous au final de cette stratégie, notamment vis-à-vis de la mairie ?

En 2002 comme aujourd’hui, nous avons simplement essayé d’œuvrer pour que s’ouvrent un débat public et une concertation sur ce projet. Notre objectif est que le Centre se fasse. Aux dernières nouvelles, la mairie de Paris a compris qu'il fallait réagir. Ceci dit, il faut que l'AP-CADHP rembourse la subvention de la mairie de Paris et que la convention signée avec la Mairie soit respectée.

(1) : Association de Préfiguration du Centre d’Archives et de Documentation Homosexuel de Paris.

(2) : Sexpolitiques, Queer Zones II, Paris, éditions La Fabrique 2005.

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